Histoire de Sangpo, un Tibétain parmi tant d’autre…
Nous avons rencontré Sangpo et tous ses camarades du Men Tsee Khang de Dharamsala, lorsqu’ils partaient, pour finir leur semestre d’étude, dans les contreforts de l’Himalaya. Comme chaque année, ils se retrouvent à Mahri (3390 mètres), sur la route du Laddhak, pour un camp d’une vingtaine de jours. Ils sont étudiants en médecine tibétaine, en première ou en deuxième année (sur cinq au total), et vont effectuer un cours pratique, pour identifier 101 espèces de plantes médicinales de l’Himalaya. Nous les avons accompagnés et nous avons planté nos tentes juste à côté des leurs. Leurs journées étaient extrêmement chargées… Peu de temps après avoir mangé un grand bol de Tsam-pa, une première expédition se mettait alors en route (vers 07.00) puis une seconde, après le déjeuner vers 13.00. Chaque jour, l’itinéraire se modifiait pour aller, petit à petit, de plus en plus haut. Ils iront jusqu’au-dessus du Rootang Pass, se recueillir près d’un lac sacré et découvrir les robustes plantes qui poussent à plus de 4600 mètres!

Au cours de ce campement, nous avons eu le temps de mieux connaître ces 52 étudiants et leurs 3 professeurs. Leurs treks dans la montagne et la vie au camp étaient durs. C’était début août, en pleine période de mousson, qui cette année, ne les a pas épargné, loin s’en faut ! Le taux d’humidité devait être à son maximum… Ainsi, pour se réchauffer, nous nous retrouvions tous, le soir, à l’intérieur de la “tente-cuisine”, qui était le seul endroit, grâce à la préparation du repas, qui avait pu se réchauffer… Afin d’évacuer la difficulté de la journée, c’était le moment de détente générale ! Garçons et filles, à peu près à part égale, se disputaient à coup de cartes pour se réconcilier en éclat de rire lors des scéances revanchardes de “punishments” qui faisaient rire l’ensemble des personnes présentes ! Petit à petit, nous nous sommes rapprochés et nous avons commencé à être de plus en plus confident. Ce que nous garderons en souvenir, c’est ce contraste entre leurs apparences très modernes et le fond de leurs coeurs…
En apparence, ces jeunes tibétains sont très “branchés” arborant des casquettes à la mode, des lunettes de soleil, avec l’oreillettes du mp3 sortant du col du tee-shirt… Mais à l’intérieur, ils renferment des valeurs humaines exceptionnelles, pleines de compassions et de solidarités. La vie en communauté, ils connaissent et toutes les tâches collectives sont faites dans la joie et la bonne humeur. Ils ont également un courage étonnant. Malgré la difficulté extrême de leurs journées, et malgré la fatigue s’accumulant au fil des jours, ils auraient pu se complaindre un minimum… mais non, jamais.
Au cours des derniers jours, la pluie avait redoublé d’intensité transformant les petits ruisseaux en énorme rivière en crue! Il fallait traverser pour se rendre dans les montagnes opposées… Que cela ne tienne, les plus vaillants du groupe ont tout simplement plongé dans la rivière pour ensuite aider les autres à traverser! Ce fut un instant d’une très grande intensité… Il faut se rappeler que 90% de ces étudiants sont nés au Tibet et qu’ils ont du, dans leur jeunesse, traversée pendant près d’un mois les sommets de l’Himalaya… Plusieurs, par la force des choses, se confièrent à nous… Notre première émotions fut en compagnie du professeur de l’université… Un homme d’une extrême bonté, très attaché à ses étudiants, qui le considèrent presque tous comme un second père, et pour cause… Il nous parla de sa mère qu’il n’avait pas revu depuis plus de 20 ans et qui venait de quitter ce monde… Il pleura longuement sous l’émotion… Les autres professeurs et certains de ses élèves étaient là et le consola… Tous vivent le même cauchemard… Tous sont séparés depuis très longtemps des êtres les plus chers pour eux…

Sangpo, âgé aujourd’hui de 27 ans, nous raconta son histoire… Avant d’intégrer le Men Tsee Khang, il a étudié pendant 3 ans la philosophie Bouddhiste au Sarah College de Dharamsala. Malgré des opportunités exceptionnelles que peu d’entre eux auraient refusé, comme les propositions qu’on lui a faite pour rejoindre des universités américaines, Sangpo veut participer à perpétuer les traditions tibétaines et c’est désormais une certitude, c’est la cause de sa vie! C’était également la cause de sa séparation et de son départ de son Tibet natal…
Il avait tout juste dix ans. Il vivait principalement avec sa grand-mère qui lui offrait énormément d’affection. Sa maison était non loin du Potala, à Lhassa. Il suivait les cours de l’école primaire de son quartier où tous les enseignements et les professeurs étaient tibétains. Il allait devoir changer d’école l’année suivante et intégrer le collège public… C’est ce qui allait précipiter son destin… En effet, l’ensemble de l’enseignement est cette fois en Chinois… Il nous raconta comment, pour la première fois, sa mère lui parla d’une possibilité de partir faire un grand voyage… “Un jour où je rendais visite à mes parents, ma mère me dit au détour d’une conversation, sans vraiment évoquer le sujet, que je pourrais peut être partir en Inde, où beaucoup de tibétains vivent ensemble autour du Daila Lama. Pour moi, ce fut une grande nouvelle… Je n’arrêtais pas d’y penser…” Sa grand-mère n’était pas au courant et il ne fallait surtout pas lui en parler sinon “elle aurait tout fait pour éviter ça, elle n’avait aucune envie que je parte, elle en connaissait très bien les conséquences…”. Pour Sangpo, dans les réflexions de ses parents, ce n’était qu’une possibilité, mais en revanche pour son grand frère, la décision était définitive, il allait partir en Inde. Pour de nombreuses familles tibétaines, c’est très important de savoir ses enfants en sécurité auprès du Daila Lama. C’est toujours terrible de prendre cette décision, vous pouvez l’imaginer… Mais Sangpo, lui, haut de ses 10 ans, était ravi! Il allait voir plein de choses nouvelles! Alors que ces parents n’étaient pas trop sûr, lui l’était! “C’était vraiment ma décision de partir, je ne sais pas vraiment pourquoi mais je le voulais”. Alors une nuit où il dormait avec son frère dans la maison familiale, sa mère les réveilla vers 02h du matin. Un camion les attendait dehors. A peine quelques minutes se sont écoulées, qu’ils sont déjà entassés à l’arrière. Là, il y a une trentaine de personnes dont six enfants. Ils roulent toute la nuit. Au petit matin, ils arrivent à Shikatse. Ils vont rester ici quelques jours et attendre un temps un peu plus clément avant de partir… partir pour traverser la chaine Himalyenne… à pied! Sangpo n’a que 10 ans et il fait parti de cette expédition de fortune! Toutefois, le temps presse… L’hiver va bientôt pointer le bout de son nez, nous sommes au début du mois d’octobre 1992.Ca y est, ils partent. Une trentaine de personnes dont quelques enfants. Sangpo est, en ce début de voyage, sous le charme de la nature. “J’étais content, je découvrais plein de nouvelles choses, comme la forêt par exemple, je me sentais bien!”. Mais les jours de marche s’enchainent et les premières grosses difficultés aussi… L’expédition prendra plus d’un mois pour rejoindre la frontière du Népal ! « Nous sommes montés aux sommets de montagnes enneigées. C’était très difficile de marcher. Deux des plus costauds du groupe se sont enroulés une corde autour d’eux et nous nous tenions à elle. Sinon, on ne pouvait pas marcher ! ». Pendant toute cette traversée, il se souvient de deux moments extrêmement angoissant. L’un où il a perdu le reste du groupe et s’est retrouvé seul au milieu de ce désert blanc… « il neigeait, on ne voyait rien du tout » nous raconte-t-il, « d’un coup, j’ai cherché les autres… Il n’y avait plus personne ni devant ni derrière… Alors, j’ai attendu… Plus le temps passait, plus j’avais peur… Peut-être une heure après… pris de panique ou peut-être était-ce mon instinct de survie, je me suis décidé à partir en essayant de trouver des traces de pas. Après une bonne heure de marche, j’ai apperçu au loin une tente de nomade. Je me suis rapproché, et j’y ai retrouvé l’ensemble du groupe ! J’avais eu tellement peur ! ».
La plupart du temps, quand ils se rapprochaient de zone habitée où surveillée, l’ensemble du groupe allait se reposer dans la forêt au cours de la journée pour reprendre la route une fois la nuit tombée. « La nuit, quand on passait à proximité d’une maison, les « guides » me disaient de ne pas faire de bruit. Il me disait que c’était des soldats chinois et que si ils nous entendaient, ils nous tireraient dessus. Je me souviens que j’étais un peu malade et je toussais beaucoup… J’essayais de ne pas faire de bruit mais c’était difficile… J’avais très peur ! ». Aujourd’hui, Sangpo est encore très marqué par ce moment de sa vie. Il est incroyablement reconnaissant aux adultes qui l’ont énormément aidé dans les moments difficiles ! « Quand on traversait des rivières par exemple, il y avait toujours quelqu’un qui nous prenait sur son dos. Tout le monde nous a aidé ! Sans eux, ça aurait vraiment été difficile ». Il se souvient de la joie qu’il a ressenti quand ils sont enfin arrivés aux camps pour les réfugiés, de l’autre côté de la frontière ! « Ils nous ont tout de suite pris en charge, soigné puis ils nous ont envoyé à différents endroits en Inde. Moi et mon frère, ils nous ont envoyé au Tibetan Children Village (TCV), ici, à Dharamsala. Je suis content car je n’ai pas eu à subir de grosses blessures. Quand je croise d’autres enfants au TCV qui ne peuvent plus marcher parce qu’ils ont eu les pieds gelés… c’est difficile…». 17 années se sont écoulées depuis cet incroyable traversée de l’Himalaya. Mais tous les jours, d’autres enfants sont à sa place et ont peur… Ils pensent souvent à eux.
Pendant les cinq premières années, il n’a eu aucune nouvelle de sa famille. Et un beau jour, il a reçu une lettre en provenance de Lhassa. “Je n’oublierai jamais ce moment, quel joie pour moi de recevoir enfin des nouvelles de ma famille. Par la suite, j’ai pu leur téléphoner. Je ne le faisait pas souvent. C’était très difficile et notamment avec ma grand-mère. Elle voulait que je revienne. Elle était très triste que je ne sois plus là. Elle me manquait aussi énormément. C’était très difficile de la savoir malade et de ne rien pouvoir faire… Et il y a trois mois, elle a quitté ce monde…” Sangpo a les yeux rougis… L’émotion est extrêmement intense. Nous sentons à cet instant la vrai souffrance de l’ensemble de ce peuple ! La séparation de ceux qu’ils aiment… Il faut se rappeler que les familles tibétaines sont des familles soudées, très solidaires, où plusieurs générations sont réunies sous le même toit. La plupart d’entre eux, ici à Dharamsala et partout en Inde et au Népal, ont tous cette douleur au fond de leurs coeurs… Pour grand nombre d’entre eux, revenir au Tibet n’est pas une revendication politique, mais tout simplement un acte humain, car tous espèrent, simplement, resserer les êtres, qui leurs sont le plus cher, dans le creux de leurs bras!

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3 Commentaires, Commentaire ou Rétrolien
Pascale
Tres bel et poignant article temoignant de la souffrance d un peuple. Nombreux sont les Sangpo a avoir vecu cet exil au travers des montagnes himalayennes, personnes agees, enfants… beaucoup de moines et nonnes . Ils quittent le Tibet pour etudier le bouddhisme dans les monasteres du sud de l Inde, retrouver leur maitre spirituel, le Dalai Lama et fuir tout simplement le Tibet pour une vie meilleure et ne plus vivre dans la peur omnipresente… Sangpo a ete chanceux car il est arrive sain et sauf en Inde. D autres sont morts en cours de route de froid ou ont ete tues ou bien encore des femmes ont ete violees sur ce chemin de l exil. Entre 2000 et 3000 tibetains traversent l Himalaya chaque annee depuis 1959. Les derniers evenements de mars dernier au Tibet ont arrete leur exil. Beaucoup de souffrances …. encore aujourd hui. Toutes les familles tibetaines ont ete touchees par l invasion chinoise par des arrestations, des tortures, des deces. La nouvelle generation nee en Inde n oublie pas le Tibet et ces enfants du Tibetan Children Village dessinent le Pays des Neiges, les yacks… apprennent le tibetain pour preserver leur culture.
A ce jour, la derniere rencontre entre les emissaires du Dalai Lama et les autorites chinoises n ont donne aucun resultat. La Chine declarant debut novembre qu elle ne fera jamais de concessions sur le Tibet et qu aucune independance ou semi independance est discutable. Le Dalai Lama a reconnu ces derniers jours que sa strategie d autonomie pronee depuis de nombreuses annees est un echec.
On a envie que maintenant la souffrance de ce peuple cesse… cesse enfin… elle n a que trop duree…et les tibetains ont vraiment besoin de nous en ce moment
Pascale
21 nov, 2008
Asian Projekt
Merci Pascale pour toutes ces informations extremement interessantes et importantes! Et oui, la situation actuelle est plutot preoccupante… une mobilisation du plus grand nombre serait extremement necessaire en ce moment! Aidons tous les Sangpos a retrouver leurs familles! Difficile d’imaginer ce qu’ils ont une nouvelle fois ressenti lors de ce nouveau refus inacceptable des Chinois… Ils ont besoin de gens comme toi Pascale, mobilise a 100%, pour que les montagnes redeviennent les “Montagnes du Bonheur” qu’elles ont ete et qu’elles redeviendront!
http://www.montagnedubonheur.org
http://montagnedubonheur.unblog.fr
Merci et bien entendu, nous t’encourageons, une nouvelle fois, dans la poursuite de ce combat de longue haleine…
22 nov, 2008
Philippe
Bravo à vous les deux compères qui réussissez à obtenir des témoignages émouvants sur des situations dont nous n’avons pas idée du fait de notre vie confortable en France. Pascale oeuvre pour aider ce peuple et je suis heureux de pouvoir y participer modestement.
Philippe.
29 nov, 2008
Repondre à “La souffrance silencieuse d’un peuple en exil…”